« 10 octobre 1854 » [source : BnF, Mss, NAF 16375, f. 331-332], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1672, page consultée le 03 mai 2026.
Jersey, 10 octobre 1854, mardi après midi, 2 h. ½
Venez-y donc encore me rabrouer et me bousculer comme un vieux sac et puis vous
verrez de quel cotreta1 je me chauffe, féroce homme que
vous êtes. En attendant j’ai fait faire votre commission très ponctuellement ce matin.
C’est entre les mains de Mlle Allix2 même qu’on a
remis la lettre et le paquet ce qui a amené naturellement la susdite demoiselle à
s’informer auprès de Suzanne si j’irais à
son concert demain3 ? Comme j’avais prévu ce cas, j’avais fait d’avance la
leçon à Suzarde pour qu’elle eût à répondre demi affirmativement en mentionnant ma
prédisposition à la migraine. Aussi demain je n’aurai qu’à développer ma migraine
en
l’entortillant dans deux ou trois salamalecsb de regret et je serai quitte de corvée envers moi et de
politesse envers la demoiselle. Tout cela, mon pauvre amour, ne vaut guère la peine
d’être dit, pas même d’être chanté, mais c’est une habitude chez moi de faire litière
à mon amour d’un tas de foin et de billevesées comme si les baisers et les tendresses
pouvaient se meurtrir en tombant à cru sur le papier.
Je m’étais habillée pour
aller en ville mais comme nous n’en étionsc pas convenus hier j’ai craint que nous nous croisions sans
nous rencontrer, aussi je reste chez moi malgré le désir de Suzanne d’aller montrer
sa
toilette ébouriffante aux saint héliérois. Si je savais ne pas te manquer je lui
donnerais cette joie. Allons j’en risque la chance quitte à m’arracher les cheveux
si
elle tourne contre moi mais avant je veux t’inonder de baisers et de caresses
[au ?] risque d’être rerabrouée.
Juliette
1 Petit faisceau de bois.
2 Comme le note Evelyn Blewer (p. 211), « selon la lettre que Hugo lui adresse le même jour, elle s’était chargée de prier leur “co-proscrit Rank” de porter un petit paquet “au brave consul américain Sanders”, à Londres (collection particulière). George Sanders (1812-1873), nommé consul en 1853, fut rappelé de son poste à cause de ses déclarations de soutien peu diplomatiques aux proscrits résidant à Londres : Ledru-Rollin, Mazzini, Garibaldi, etc. ».
3 Augustine Allix et Reményi donnent un concert auquel Hugo assiste. Dans son Journal, Adèle Hugo note : « Quoiqu’il n’y ait aucun patronage, la salle est comble. Ce succès, dû seulement au talent et aux proscrits, fait opposition à la Reine. Le Gouverneur Love donna un dîner aux officiers anglais, mais ce n’était pas pour les empêcher d’aller au concert. En rentrant, Reményi, accompagné de Ribeyrolles, soupe à Marine-Terrace. »
a « cottret ».
b « salamalechs ».
c « n’étions ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage deux fois, à Plaisance-Terrace, puis au Hâvre-des-Pas.
- JanvierHugo milite pour empêcher l’exécution à Guernesey de l’assassin Tapner, en vain.
- 14 janvierHugo fait répéter Mlle Grave, qui interprètera le rôle de la Reine dans le Ruy Blas qui va être donné à Jersey. Juliette est jalouse.
- 16 janvierReprésentation de Ruy Blas à Jersey.
- 10 févrierExécution de Tapner.
- 11 févrierHugo écrit une lettre à Lord Palmerston pour protester contre l’exécution de Tapner.
- 28 aoûtHugo fait une excursion à Serk.
- Entre le 2 et le 8 octobreJuliette s’installe à Plaisance-Terrace.
- Entre le 12 et le 14 décembreJuliette déménage à la Maison du Heaume, au Hâvre-des-Pas.
